Alice Olivier-Laurendin - Chroniques familiales Thouarsaises - Déc. 1983
Première partie

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Introduction

Dans les lignes qui suivent, je ne veux tout simplement que relater d'authentiques petites anecdotes, vieilles pour certaines, de plus d'un siècle, qui m'ont été contées et qui dormaient au fond de ma mémoire. Naturellement j'ai du pour les situer dans leur contexte de l'époque, évoquer ma ville, mon quartier, ma famille.

Mais surtout plus particulièrement, deux personnes de qui je les tiens pour une bonne partie: mes deux grands-pères, Louis LAURENDIN et Félix FOURNIGAULT.
C'est un hommage que je me plais à leur rendre, tout simplement, pour mon plaisir.
Ils étaient très différents l'un de l'autre, et de caractères diamétralement opposés. Mais ceux qui les ont connus ne se sont pas trompés sur la valeur morale de l'un et de l'autre.
Plusieurs années après la mort de mon grand-père FOURNIGAULT j'eus l'occasion alors que j'étais journaliste, de rencontrer au cours d'une réunion, M. Augustin RIGAUD qui fut minotier au Moulin du Vicomte. Celui-ci est venu vers moi et m'a dît: Madame, j'ai beaucoup connu votre grand-père FOURNIGAULT. J'ai fait du commerce avec lui. Il était resté très 'vieille France'. Je l'estimais beaucoup. C'était un brave homme".
A l'enterrement de mon grand-père LAURENDIN en 1933, au milieu de la foule à la porte du cimetière, M. BREILLAT alors Percepteur Municipal, m'a serré la main chaleureusement en me disant : "Votre Grand-père était mon ami. Toute sa vie il a eu le courage de ses opinions. C'était un brave homme."
Voilà comment ils se ressemblaient.

A.O.L.

Jacquou le croquant

Peut-on imaginer en 1984., ce que dut être il y a cent quarante ans, l'enfance d'un orphelin de père alors qu'il n'avait que deux ans, et dont la mère restait seule pour élever six enfants ?
Ce fut l'enfance de mon grand-père Félix FOURNIGAULT, né à St Martin de Macon le 20 Juin 1846, et la triste destinée de mon arrière grand'mère dont le mari venait de mourir des suites d'un coup de pied de cheval, chez un cultivateur où il était employé comme domestique.
La pauvre femme confia les cinq plus âgés à des parents proches frères, soeurs, et ne gardant que son petit dernier, se plaça comme servante à tout faire dans une ferme appartenant au Docteur Barré. Lequel Dr Barré habitait la jolie demeure qui est aujourd'hui le Musée de THOUARS. La ferme se trouvait place du Boêl, à l'emplacement où s'élève depuis peu la "Résidence du Thouet".
Je n'ai jamais su combien elle gagnait, mais je sais, mon grand-père me l'a dit, qu'elle devait prélever la nourriture de l'enfant sur la sienne Ce fut un peu l'enfance de Jacquou le Croquant.<
Petit toucheur de bœufs, dès qu'il pu se rendre utile, houspillé ici et là chez des fermiers pas toujours tendres, avec comme salaire une pièce de cent sous et une paire de sabots par an !
Il arriva enfin un jour chez des patrons très bons, très humains, M. et Mme TUZELET au château de Fleury, dépendant de la commune des Hameaux, limitrophe de THOUARS. Il devait avoir treize ou quatorze ans.
Il y restera des années, aidant au jardinage, à la basse-cour, faisant les courses. Et l'âge venant, il n'alla pas loin pour trouver une place de premier domestique, à deux pas de là, chez les fermiers de M. et Mme TUZELET, les PRIMAULT Georges, dont il épousait l'une des filles jumelles, Adélaïde, le 14 juillet 1874.
Là il trouva une famille chaleureuse, et le bonheur entra dans la vie de Jacquou le Croquant.
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Adèle et Louise

Trois enfants chez les PRIMAULT, un fils aîné Henri, et les deux jumelles: Adélaide (plus souvent appelée Adèle) et Louise. Rien de commun physiquement entre elles : la première plutôt petite, brune, solide, aidait aux travaux des champs, Louise, grande, blonde, de santé plus fragile à qui l'on donna le métier de lingère.
Toutes les deux s'adoraient, et elles eurent la chance de vivre côte à côte la plus grande partie de leur existence.
..... Car ce même 14-Juillet 1874, ce n'est pas un, mais deux mariages que célébra justement M. TUZELET, Maire de la Commune des Hameaux à la Mairie de ladite commune, située aujourd'hui à THOUARS, Petite Place du Boël (Bd de la République), non pas à l'emplacement d'un garage comme l'a indiqué une société locale, certes bien intentionnée mais mal renseignée. Elle se trouvait exactement à côté de la boulangerie.
Louise épousait Louis LAURENDIN tonnelier à Rigné.
Si Adèle resta à la ferme de Fleury pour y travailler avec ses parents et son mari, Louise suivit son époux à Rigné à 5 km de là.
Et les années passèrent durant lesquelles toute la famille se retrouvait les jours de fête, à Fleury ou à Rigné, où l'on se rendait gaiement à pied, en passant par le pont suspendu de St-Jacques avant qu'un cyclône ne l'emporta dans la nuit du 2I au 22 janvier 1893.

Le début du chemin de fer

C'est alors que le hasard qui se manifeste souvent de curieuse façon, allait bousculer habitudes et traditions bien établies pour la plus grande prospérité de toute la région thouarsaise en général, et pour le plus grand bonheur de ma famille :
Le chemin de fer entrait en scène
En 1872-73 on construisit un viaduc sur les plans de M. EIFFEL qui enjambait le Thouet en partie sur la commune des Hameaux et sur celle de St-Jacques, sur lequel on posa un tronçon de la ligne TOURS-Les-SABLES d'OLONNE. Et le bruit courut bientôt de la construction d'une gare sur le territoire de cette commune des Hameaux. Et c'est en 1886 qu'une deuxième ligne de chemin de fer était mise en exploitation: BORDEAUX-PARIS par SAINTES, NIORT, THOUARS et SAUMUR.
Là se situe toute la bataille que THOUARS allait livrer à la Cne des HAMEAUX, par maires interposés.
Conseil Général, Conseil d'Etat, discussions passionnées, arguments enflammés… Finalement Monsieur Victor LECLERC Maire de THOUARS gagnait la partie : le 15 mai 1885, le Conseil d'Etat rendait son verdict: la Commune des HAMEAUX était partagée entre la ville de THOUARS et les communes de Ste-VERGE, Ste-RADEGONDE, et disparaissait de la carte de France.
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Dès 1875 le papa PRIMAULT prévoyant peut-être ce qui allait se passer, partageait en deux pour chacune de ses filles, une belle parcelle de terre sur cette partie de la Commune des Hameaux (lieu-dit Les Allières) à une centaine de mètres de la future gare. Le fils Henri n'était pas oublié: il recevait la même grandeur de terre, sur l'emplacement de ce qui fut l'Aumônerie St-Michel, aujourd'hui angle du Boulevard Jean Jaurès et de la rue Jules Guesde.
Car il faut dire qu'à cette époque, la ville de THOUARS était délimitée à l'est par ses fortifications qui se continuaient au nord et à l'ouest (Tour du Prince de Galles, Porte au Prévost, Porte de Paris, Porte Chabannes) reliées entr'elles par un mur de fortifications et de profonds fossés, enfin au midi et à l'ouest par la boucle du Thouet.
La commune des Hameaux s'étalait elle, au nord de THOUARS, à partir de ce qui devint la Place Lavault, mais qui était à ce moment-là une sorte de 'no man's land' dénommé 'La Vau' (peut-être La Vallée), qui reliait ainsi les deux communes, et où se tenaient les foires de l'une et de l'autre.
Curieuse commune en vérité, uniquement composée de hameaux : Vrines, Belleville, La Morellerie, Féoles, les Allières, les Capuvins, la Poitevinière, le Bourgneuf, Fleury, Bel-Air, Fertevault, la Folie. Pas d'écoles, pas d'église, par contre un cimetière qu'elle partageait avec THOUARS … mais 1545 hectares de terres cultivées, pour une population rurale d'un millier d'âmes, alors que THOUARS emprisonnée dans ses remparts, comptait plus de 3.000 habitants sur ses 76 hectares.
Avant 1885, dans la partie qui nous intéresse: rien, seulement des champs, des terres cultivées en blé, betteraves, choux, où les chasseurs venaient tirer lièvres, perdreaux, et même des alouettes au "miroir" sur La Vau, ainsi que me l'a raconté en 1937 M. POUPARD qui fut très longtemps Secrétaire de Mairie à THOUARS, tout fier de posséder … 54 permis de chasse !
Une grande artère coupait ce lieu-dit en deux : la Nationale 138, route de Bordeaux au Mans, bordée de grands fossés et d'ormeaux. Une petite auberge "Le Canon d'Or" où l'on attendait la diligence qui de NIORT allait à SAUMUR, après avoir changé de chevaux au Relais de la Poste, rue St-Médard tenu par le père Touchard (aujourd'hui Librairie Lehec). Il n'y a pas tellement d'années, on pouvait encore voir sur la toiture de cette librairie, une jolie girouette en fer forgé figurant la diligence tirée par quatre chevaux.

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Pour servir à l'histoire familiale - Jalons AP - Février 2000